Prélude
Alors que je questionnais mon sentiment profond de déracinement, mon goût de l’ailleurs qui ne peut pas être un « chez soi », alors que je reconnaissais ce sentiment que je porte fidèlement, comme celui d’un exil vécu par un autre – mon père viêtnamien – je suis arrivée à La Source ( lieu d’artistes au service de l’enfance créé par Gérard Garouste).
L’esprit vacant, n’ayant rien projeté, j’ai déballé mes couleurs, mes photos, mes pinceaux. Et, alors que je pensais peindre le bocage normand ce sont des bords de mer arides, minéraux, des roches blanches baignant dans l’eau émeraude qui sont arrivées.
J’ai compris le geste d’Ulysse, rentré à Ithaque et la quittant encore, pour aller déposer au plus profond des terres la rame de son navire. Là où nul ne connait cet objet, où ceux qui l’aperçoivent croient que c’est un soc de charrue un peu mal foutu, il plante sa rame en terre. Et rentre chez lui.
À La Source, dans cette campagne plate et verdoyante, j’ai déposé ma calanque. J’ai inscrit sur la toile le début de mon grand voyage. L’éblouissement premier. Ce « chez moi », cette racine, la Méditerranée. Cette expérience m’ouvre un champ de recherche autour des paysages du sud.
Symphonie
A partir de 2025 avec le projet «Un balcon en Méditerranée», j’ai exploré les lieux de mon enfance. Dans cette série les sensations vivaces resurgissent et se mélangent aux mythes antiques, entre terre et eau.
De matériaux variés, ce projet a été conçu comme un intérieur domestique qui laisse entrer la mer dans la maison. Les œuvres sont presque comme des vestiges d’une civilisation de la mer, passée ou encore à venir.
Paysage et immersion
Dans son ouvrage Vivre de paysage, le philosophe François Jullien a ces mots :
«.. Le paysage « montagne(s)-eau(x) »…dit la corrélation du Haut et du Bas, de l’immobile et du mouvant, de ce qui a forme et de ce qui est sans forme, ou encore de ce qu’on voit et de ce qu’on entend ».
Mon travail mêle intimement les influences de ma double culture, entre le courant extrême-oriental Montagnes et Eaux et les grands maîtres de la couleur post-impressionnistes.
Mon propos est d’élaborer une langue visuelle qui puisse traduire la densité perceptive de l’existence. Je crée des œuvres picturales immersives, traversées de flux et de mouvements, invitant à s’enfoncer dans la peinture comme on plonge dans le Grand Bleu. Certaines œuvres se découvrent aussi à la lumière du jour ou dans l’obscurité.
Crise de la sensibilité
Le philosophe Baptiste Morizot émet un diagnostic : «Force est de constater que notre monde vit une crise de la sensibilité», «un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser comme relations à l’égard du vivant».
En offrant mon expérience perceptive, qui donne à voir la richesse de notre monde sensoriel, je propose une réponse à cette insensibilité, évoquée aussi par les philosophes Vinciane Despret et François Cheng.